La croisée des destins

 

Chapitre 15 : Attaque

 

 

            “Cécilia ! Serre plus sur la gauche !” me cria Charles, pour couvrir la cacophonie des meuglements.

 

            Je “manœuvrai” de telle façon que Démon serre plus le troupeau. Nous avions rassemblé le troupeau, avec l’aide de Lasso et Mambo, qui se montraient très efficaces, et avions repris la route, en traversant le pâturage. Avec Charles et Leslie, ainsi que Lasso, je me trouvais sur la droite du troupeau, Léa et Antoine, accompagnés de Mambo, occupaient l’autre côté du troupeau. Mafioso et Gulliver semblaient connaître leur boulot par chœur, et, d’eux-mêmes, se plaçaient de façon à empêcher les bêtes de s’éloigner du troupeau. Démon, lui, ne connaissait pas ce genre de travail et ne semblait pas trop apprécier les vaches. Si bien que j’avais eu beaucoup de mal, la première fois, à le convaincre de garder sa place. L’étalon ne cessait d’encenser, pour me prouver son désagrément, mais il m’obéissait docilement.

 

            “- C’est pas croyable ! s’exclama Charles. Ca saute aux yeux que Démon a la trouille des vaches, et pourtant, il suit toutes tes injonctions ! Ce n’est que par affection pour toi qu’il reste à sa place ! Et pourtant...ça fait que deux semaines qu’il est au ranch ! C’est stupéfiant !

 

             - Il est sympa comme tout ce cheval ! approuvai-je, en caressant l’encolure arquée de l’animal, dont la robe alezane perlait de sueur. Il se comporte bien, mais c’est vrai qu’il a peur de s’approcher trop près des vaches ! C’est rien mon bonhomme ! Elles ne vont pas te manger, ces vaches ! Elles sont herbivores, comme toi ! murmurai-je à ma monture, dont les oreilles pivotèrent vers moi. C’est bien, tu est un bon petit cheval !”

 

            En réponse, il pointa les oreilles en avant et mâchouilla son mors, sans adresser un regard aux bêtes qui se déplaçaient sur sa gauche. Je le sentis se détendre.

 

            “Eh ben voilà ! lançai-je, en souriant. Tu vois quand tu veux...!”

 

* * * * *

 

            Notre avancée nous amena jusqu’à un large sentier de terre qui serpentait, en pente douce, entre deux pics rocheux. Mon oncle, Andy et Patricio, en tête du troupeau, s’engagèrent dans le sentier. Les vaches hésitèrent. Mais Lasso et Mambo les rappelèrent à l’ordre en mordant les postérieurs des bêtes récalcitrantes.

 

            “- On peut revenir à l’arrière du troupeau, à présent ! nous lança Charles, lorsque le troupeau se fut engagé dans le défilé. Tant qu’on reste sur le sentier, les bêtes ne peuvent qu’avancer. Mais, dès qu’on en sortira, on devra reprendre notre position.

 

             - Pas de problèmes ! On en a pour longtemps ?

 

             - Bof ! Dans deux heures, on rejoindra un autre plateau, où on s’arrêtera pour déjeuner ! Ensuite, on passera l’après-midi à faire route vers le nord. A partir de là, on n’aura plus que deux jours de route pour rentrer. Comme on ne peut pas galoper avec le bétail, le retour prend toujours plus de temps. En fait, on devrait arriver au ranch, après-demain, pour 18h00.

 

             - Hum ! J’espère qu’Éclipse ne leur aura pas causer trop de problèmes… ! soupirai-je.

 

             - Je ne pense pas ! Par contre, c’est sûr que tu vas lui manquer pendant ces quatre jours. Mais il sera content. Il va passer quatre jours, en totale liberté, dans le plus grand pré du ranch…, et le plus éloigné des montagnes !

 

             - N’empêche, j’aurai peut-être dû le monter pour la transhumance, non ?

 

             - Je ne crois pas que ça ait été une bonne idée, à cause de sa ressemblance avec qui tu sais ! “Coeur-de-plomb” fait une fixation sur cet étalon, et ça aurait pu être mauvais pour Éclipse ! me chuchota Charles, pour éviter d’être entendus des autres.

 

             - Tu crois qu’il aurait pu s’en prendre à Éclipse en le prenant pour Illusion ? m’étonnai-je.

 

             - Il y a des chances !

 

             - Bah, de toute façon, je suis la seule à pouvoir approcher Éclipse !

 

             - Comme tu es la seule à pouvoir t’approcher d’Illusion ! rétorqua mon cousin.

 

             - Hum ! Au fait, tu as dit à ton père que, en fait, Illusion et Éclipse étaient frères ?

 

             - Non ! Et je ne crois pas que ça soit une bonne idée de le lui dire ! Déjà, je n’avais pas droit de prendre les papiers de Vampire et puis,… ! Mais tu es sûre que Vampire est, en fait, Tornade ?

 

             - Presque ! assurai-je. En tout cas, je trouve que c’est un peu gros pour un simple hasard… ! Vampire disparaît mystérieusement. Et Tornade et Vampire se ressemblent, jusqu’à avoir la même cicatrice, les mêmes épis, le même âge et la même pelote sur le front… Tu admettra que c’est vraiment flagrant comme coïncidence. En plus, ni l’un ni l’autre n’est tatoué. Au fait, tu ne sais pas d’où il vient ?

 

             - Non ! Seul mon père pourrait te le dire ! Mais tu pourras toujours essayer de répondre à ta question en regardant, dans leurs papiers, leur lieux de naissance et leur ancien propriétaire. Si c’est vraiment le même cheval, ils auront les mêmes lieux et proprio, non ?

 

             - Peut-être...!

 

             - En tout cas, je suis sûr que Tornade ne peut pas être Vampire ! lança Charles.

 

             - Pourquoi parlez-vous de Vampire ? intervint alors Antoine qui se trouvait juste derrière nous, à ce moment-là.

 

             - Euh...! En fait, je lui disais que Vampire était le chef du troupeau, avant…, et Cécilia me demandais ce que je savais sur Vampire ! prétendit Charles, gêné.

 

             - Pourquoi tu demande ça, Antoine ? demandai-je. Tu le connaissais ?

 

             - Papa m’en a parlé ! C’était le cheval de concours de ta mère, je crois !

 

             - Ah bon ? m’étonnai-je, troublée.

 

             - Oui, d’après ce que m’a dit mon père, ta mère l’aurait acheté dans un haras en Normandie, spécialisé dans l’élevage des anglo-arabes, pour les concours de haut niveaux. C’est d’ailleurs lors d’un concours, qu’elle a rencontré ton père ! Quand tes parents sont venus au ranch, ta mère, décidant de mettre Vampire au vert, lui a rendu sa liberté. Ce dernier n’eut aucun mal à prendre la tête du troupeau. Mais, un peu après la mort de ta mère, Vampire a soudain disparu. On nous a dit qu’il était mort. Enfin, quoi qu’il en soit, on n’a retrouvé aucune traces de Vampire, et Illusion a prit, à son tour, le commandement du troupeau. C’est tout ce que je peux te dire… En tout cas, Illusion était le plus jeune de ses “fils” !

 

             - Ah, d’accord ! Et Tornade, comment vous l’avez eu ?

 

             - Tornade...? Euh...! Mon père l’a acheté, dans une vente aux enchères, quelques mois avant de vous l’envoyer, pour votre haras ! Sinon, il n’aurait pas pris la peine d’acheter un anglo-arabe, surtout dans un ranch où on élève que des Quater-horse et des Appaloosas !

 

             - Et Tornade venait d’où ? insistai-je.

 

             - Il appartenait au ranch Anderson ! répondis Antoine, avant de repartir.

 

             - Tu vois… ? me chuchota alors Charles. Tornade ne peut pas être Vampire !

 

             - Mouais !” répondis-je, sceptique.

 

* * * * *

 

            Ce soir-là, comme l’avait prévu Charles, nous avions installés notre campement dans les contreforts de la montagne. Il semblait bien que, chaque fois, ils faisaient le même trajet car, une fois de plus, un baraquement et un enclos, beaucoup plus vaste, y était installé. Un peu plus loin, derrière un épais bosquet d’arbres, s’écoulait une petite cascade, qui alimentait un petit “lac” d’eau claire.

 

            Dans la pièce où régnait le silence, tandis que tous les membres du “cortège” de mon oncle dormaient dans leurs lits, exceptés Bob et Patrice, qui avaient pris le premier tour de veille, dans les alentours de l’enclos, je restais, les yeux ouverts, à fixer le lit au dessus de moi, sans parvenir à m’endormir. Vers 23h00, Bob et Patrice entrèrent dans le baraquement, précautionneusement, et réveillèrent Antoine et Andy. En fait, tout le monde avait son tour de quart, excepté Charles, Leslie, Léa et moi car, soit disant “nous étions trop jeune pour tenir une veille de deux heures” ! Ca se voyait que mon oncle ne me connaissait pas franchement. Enfin, quoi qu’il en soit, vers les 1h00 du matin, n’arrivant pas à trouver le sommeil, je me levais, et sortais dans l’air nocturne du Montana. Je frissonnai dans la fraîcheur de l’extérieur, mes pieds nus dans l’herbe humide. Apercevant une lumière à l’autre bout de l’enclos, je partis de l’autre côté, afin d’éviter Antoine et Andy, et partait vers la petite cascade, dans l’idée, de me rafraîchir un peu les idées. Je pensais à trop de choses en même temps pour avoir l’esprit clair. L’eau, éclairée par l’éclat blafarde de la lune, scintillait. De là où j’étais, le camp m’était caché. Assise sur un rocher, près de la cascade, mon regard se perdis sur le bosquet d’arbres, et là... Un frisson de terreur me figea. Coincé, entre les branches d’un des arbrisseau, se trouvait les restes d’un corps flétris, d’un...veau.

 

            “Qu’est-ce que...?” murmurai-je, en me levant et en m’approchant de l’arbre.

 

            Je repensais à un truc que j’avais lu dans un livre : “Certaines bêtes sauvages cachaient leurs prises dans les arbres pour ne pas qu’on la lui vole.... Notamment les chats sauvages !”. Puis des paroles de Charles me revinrent à l’esprit : “Les montagnes sont peuplés de bêtes sauvages et dangereuses, qui s’attaquent aux bêtes, mais rarement aux humains. Dernièrement, on a d’ailleurs perdus deux veaux. En plus de cela, un lynx a été repéré dans le coin ! Et ces bêtes, elles, n’hésitent pas à s’en prendre aux hommes !”

 

            “Bon sang !” marmonnai-je, en reculant soudain, effrayée, jetant des regards alentours, rien.

 

            Mais ça ne voulait pas dire qu’il n’était pas dans le coin. Il pouvait être n’importe où, me guettant....! S’il avait laissé là son “butin”, il pouvait revenir à tout moment. Effrayée à cette pensée, j’allais repartir vers le campement, lorsqu’une ombre grise surgit des rochers, surplombant la cascade, et bondit sur moi, les griffes en avant. Je reculais, près des rochers, juste à temps pour échapper à la bête, qui atterrit gracieusement dans l’herbe, à quelques pas de moi. Immobile dans la pénombre, les oreilles, prolongées de petits “pinceaux de poils”, pointées en avant, il posa son regard rusé, intelligent et sans pitié, vers moi. Ses yeux ambrés brillaient dans la pénombre. Il devait mesurer un peu plus d’un mètre de long et avait un pelage gris-brun, fauve sur les flancs et le dos, virant au blanc sur le ventre, criblé de petites taches rousses et brunes, et hirsute. Sa queue annelée, terminée d’un manchon noir, s’agitait par saccade. Ses crocs étincelaient étrangement. Le lynx analysait la situation. Il était trop rapide pour que je puisse simplement essayer de lui échapper. Et si je criait, il aurait le temps de me bondir dessus, avant qu’Andy ou Antoine n’arrive.

 

            “Non ! Non ! Non !” murmurai-je, en reculant, sans perdre des yeux le lynx qui, à présent, m’observait d’un air gourmand.

 

            Mes pieds nus glissèrent soudain et je tombais en arrière.

 

            “Aaaahhhh !” lâchai-je, surprise.

 

            J’heurtai violemment les rochers. Ma vision s’obscurcit l’espace d’un instant. Le lynx, profitant de l’occasion bondit, les crocs découverts, les pattes en avant.

 

            Soudain, alors que la bête allait me tomber dessus, un hennissement suraigu retentit. Le lynx, soudain déconcerté, me rata de peu, et retomba un peu plus loin. Une gigantesque silhouette noire, surgissant de l’obscurité, se cala alors entre le lynx et moi. L’étalon noir se tenait face au Lynx, les yeux étincelants de haine et de colère, les oreilles plaquées en arrière, frémissant. Le félin laissa échapper un sourd grognement. Il hésitait sur la conduite à tenir. Avec mon esprit embrumé, j’imaginais ce qui se passait dans sa petite tête : Ca lui faisait deux proies au lieu d’une. Mais Illusion était tout de même beaucoup plus gros et plus délicat à attaquer que moi, une petite proie facile, étourdie et faible. Il sembla prendre sa décision. Il fit mine de s’en aller, sous le regard haineux d’Illusion (car c’était bien lui) puis... bondit soudain, sans aucun signe avant-coureur, droit sur moi. Mais, les mâchoires découvertes, l’étalon se jeta sur lui, projetant le lynx un peu plus loin. L’animal, déboussolé par cette violente attaque, le pelage taché de sang, n’eut pas le temps de contrer l’attaque fulgurante de l’étalon qui, faisant soudainement volte-face, lui décocha une ruade d’une violence extrême. Le lynx, sonné, allait se faire écraser par Illusion. Soudain, une autre forme gris-brun, plus petite, surgissant du bosquet, bondit, droit sur moi.

 

            “Aaaahhhh !!!!” hurlai-je.

 

            Illusion se détourna soudain de sa première cible et, chargeant le deuxième fauve, le heurta de plein fouet. L’animal voltigea, mais se redressa promptement. Les mâchoires de l’étalon scintillèrent, les crocs du lynx aussi. Soudain, l’autre félin, bondit, dans le dos d’Illusion. Celui-ci, lui décocha une violente ruade. Le lynx laissa échapper un plainte sourde et tomba lourdement dans l’herbe. j’essayai de me relever, mais je glissais à nouveau, dans la boue qui entourait le lac.

 

            J’entendais les cris qui provenaient du campement. Dans deux minutes, ils seraient là. Un hennissement de douleur résonna soudain dans la nuit. Je me retournai vers l’étalon et restait pétrifiée : De longues marques sanglantes striaient son encolure. Sous le coup de la douleur, et de la fureur, l’étalon se pointa de toute sa hauteur. Le lynx, apercevant les sabots tranchants, changea d’idée, et fila sans demander son reste, dans l’obscurité. Illusion laissa échapper un hennissement triomphant, agita sa belle tête noire, et s’approcha de moi, l’encolure tendue, les oreilles en avant.

 

            “Merci Illusion, tu m’a sauvé la vie !” murmurai-je, en le caressant.

 

            Il me donna un petit coup de tête affectueux dans la poitrine, comme pour me dire de me relever. Mes doigts frôlèrent ses blessures. L’animal frémit à ce contact. Soudain....

 

            “Illusion ! Attention !” criai-je, alors qu’une ombre grise, le lynx que je croyait assommé, bondissant soudainement, visant, cette fois, le dos d’Illusion.

 

            Une détonation résonna soudain dans la nuit, et le lynx s’abattit dans un gémissement. Illusion, effrayé par le coup de feu, se détourna et disparut, au grand galop, dans la nuit.

 

            "- Cécilia ! Cécilia ! Ca va, tu n’as rien ? cria Antoine, en arrivant en courant, un fusil à la main, accompagné d’Andy et de mon oncle.

 

             - Tu n’es pas blessée ? me demanda Andy en m’aidant à me relever.

 

             - J’ai un peu mal à la tête, mais ça va ! le rassurai-je.

 

             - Tu l’as échappé belle ! Heureusement qu’on t’a entendu crier ! remarqua Antoine. Et ben, en voilà un qui n’attaquera plus personne ! ajouta-t-il en désignant le corps sans vie du lynx. Qu’est-ce que tu cherches ? demanda-t-il, en me voyant observer l’endroit où avait disparu Illusion.

 

             - Ben...je cherchais Illusion !

 

             - Illusion ? s’étonna mon oncle. Tu as dû rêver, Cécilia. Illusion ne peut pas du tout se trouver là ! Et puis, sinon, on l’aurait vu… ! Allez, viens, on te ramène au campement !

 

             - Mais...?

 

             - C’est pas le moment, Cécilia ! Rentrons !

 

             - Au fait, qu’est-ce que tu faisait là, au lieu de dormir ? me sermonna Andy.

 

             - J’arrivais pas à dormir, c’est tout ! rétorquai-je, vexée qu’Antoine ne m’ait pas crû. Pourtant, c’est Illusion qui a fait fuir l’autre lynx et...!

 

             - Il n’y a pas de lynx dans ces montagnes ! Déjà, c’est étonnant que celui-là se trouve ici...! Il a sûrement dû s’enfuir d’un zoo d’un particulier...! Alors, deux ...? Tu es sûre que tout va bien ?

 

             - Mais oui, Antoine ! rétorquai-je. Mais, vous avez dû, quand même, entendre l’hennissement d’Illusion... Il a fait un de ces....!

 

             - Cécilia ! Cette fois ça suffit ! s’énerva mon oncle. Illusion ne peut être ici ! C’est impossible… ! Le coup que tu as prit à la tête à dû t’assommer, et tu as imaginé tout ça, c’est tout !

 

             - Mais je vais très bien ! m’emportai-je. Je sais quand même ce que j’ai vu....!

 

             - Ah oui ? Et il est où alors, ton second lynx ?”

 

            Je ne trouvais pas quoi répondre, et gardais le silence, jusqu’au campement, où tout le monde était réveillé et attendait, inquiets. Je décidais de ne plus adresser la parole à qui que se soit, et regagnait mon lit, furieuse.

 

 

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